De passage à la Trocante, j’ai acheté La Route – Les vagabonds du rail, une suite de courts récits dans lesquels Jack London raconte ses vagabondages à travers l’Amérique du Nord, alors qu’il avait 18 ou 19 ans. Ces récits sont des témoignages sincères et pas seulement des tranches de vie romancées. Jack London utilise des termes d’argot typique et les explique et on sent une réelle volonté de décrire fidèlement, de documenter ce que pouvait être la vie d’un “hobo”, un de ces jeunes hommes qui se baladent sans but précis, travaillent juste assez survivre et s’en vont traîner ailleurs dès le boulot terminé (le terme “hobo” pourrait venir de “homeward bound”, qui fait référence aux soldats qui rentraient chez eux à la fin de la guerre de Sécession). Ce sont certes des “sans domicile fixe” mais ils le sont volontairement, pour la plupart (ou plutôt ils ont choisi de ne pas suivre le mode de vie de leurs pères, qui travaillent dur pour presque rien). Jack London, pourtant, ne se classe pas dans cette catégorie, car comme il le dit à plusieurs reprises, il n’a aucune intention de travailler. Il est davantage un “tramp”, une sorte d’aventurier miséreux, qui veut voir du pays et fait la manche ou vole pour avoir de quoi manger et fumer. Ce qui frappe dans “La Route”, c’est l’absence totale de culpabilité ou de remords, chez Jack London, face à des événements violents ou tragiques dont il a été témoin ou auxquels il a participé. Parce qu’il aborde ces événements à la manière d’un documentaire, il s’en détache complètement, se place en témoin neutre de la scène.
Malheureusement pour Jack London (et pour ses lecteurs), la traduction française de Louis Postif est mauvaise et lacunaire. Mauvaise parce que, sans compter les erreurs, les contresens et les faux sens, il y a un décalage évident et grossier entre le style original et dynamique de London dans “The Road” et le verbiage ampoulé de “La Route”, qui est terriblement pénible à lire.
Extrait du chapitre “Pinched” (“Pincé !”)
“He was my “meat.” I “cottoned” to him. While my cuff-mate, the tall negro, mourned with chucklings and laughter over some laundry he was sure to lose through his arrest, and while the train rolled on toward Buffalo, I talked with the man in the seat behind me. He had an empty pipe. I filled it for him with my precious tobacco — enough in a single filling to make a dozen cigarettes. Nay, the more we talked the surer I was that he was my meat, and I divided all my tobacco with him.
Now it happens that I am a fluid sort of an organism, with sufficient kinship with life to fit myself in ‘most anywhere. I laid myself out to fit in with that man, though little did I dream to what extraordinary good purpose I was succeeding.(..)”
Traduction de Postif:
Je sentais confusément que je m’entendrais bien avec lui: ce serait mon “pote”. Tandis que mon compagnon de menottes, l’interminable nègre, se lamentait tout en gloussant et en riant au sujet de quelque lessive qu’il était en train de perdre par suite de son arrestation, et que le train filait vers Buffalo, je liais conversation avec l’homme assis derrière moi. Sa pipe était vite. Je la lui bourrai de mon précieux tabac: j’en mis dans une seule pipe de quoi faire une douzaine de cigarettes. Plus nous bavardions, plus il m’attirait, au point que je partageai tout mon tabac avec lui.
Je possède par bonheur une sorte de fluide pénétrant et je m’accorde suffisamment avec la vie pour me trouver à l’aise un peu partout. Je dus me pencher pour parler à cet homme, mais j’étais loin d’imaginer tout le bien qui allait en résulter pour moi. (..)
La traduction est lacunaire ensuite, puisque – chose qui me met toujours en rage quand je le découvre – le traducteur ou l’éditeur (je ne sais pas qui prend la décision) a opéré des coupes dans le texte original. On est alors obligé de parler de sous-traduction ou d’adaptation. C’est un manque de respect envers l’auteur comme envers le lecteur: l’auteur, parce qu’on détruit partiellement le texte tel qu’il l’a créé, pensé, voulu, et le lecteur parce qu’on choisit à sa place ce qu’il va lire ou non.
Extrait (même chapitre):
The train stopped at a station about five miles from Buffalo, and we, the chain-gang, got off. I do not remember the name of this station, but I am confident that it is some one of the following: Rocklyn, Rockwood, Black Rock, Rockcastle, or Newcastle. But whatever the name of the place, we were walked a short distance and then put on a street-car. It was an old-fashioned car, with a seat, running the full length, on each side.
Traduction de Postif:
Le train s’arrêta à une station à cinq ou six milles de Buffalo et nous autres, la bande des enchaînés, descendîmes de wagon. Je ne me souviens plus du nom de cette gare, mais il me semble que c’est Newscastle. Peu importe !
Nous parcourûmes une courte distance à pied. On nous fit entrer dans un tram, une de ces vieilles pataches avec, de chaque côté, un banc sur toute la longueur.
Conclusion: impossible de lire La Route jusqu’à la fin. Il semble que pour London comme pour pas mal d’autres auteurs, il vaut mieux se plonger directement dans le texte original. Surtout que Louis Postif a traduit la plupart des récits et romans de Jack London…
Tagged: Jack London, traduction, vagabondage
No Trackbacks
You can leave a trackback using this URL: http://www.maplanete.ch/wp-trackback.php?p=408
4 Comments
Mauvaise réputation ce monsieur (Louis Postif), enfin, d’après ce que j’ai lu.
je me demande toujours, dans le cas des traductions, pourquoi on retraduit souvent. Je veux dire que régulièrement il y a des traductions de textes anciens qui passent à la trappe au profit d’une nouvelle version.. En Allemagne, on a récemment sorti une nouvelle traduction des mains sales, en modernisant le texte. Je me demande si tout cela est justifié, même si évidemment, dans le cas que tu cites toi, ca le serait…
SI le texte original est ancien et que les structures sont vieillies, pourquoi ne pas laisser en circulation les traductions contemporaines qui en gardent la trace?
Romuald > mauvaise réputation qui me semble, en l’occurrence, justifiée
Frederique > alors, la question est complexe. Pour moi, une traduction est le reflet d’une époque mais aussi le reflet de certains choix, tant de la part du traducteur que de l’auteur lui-même, ainsi que de l’éditeur. Une traduction actuelle d’un texte ancien doit respecter le texte de toutes façons: tu mets le doigt sur un point essentiel, celui des “structures vieillies”. On ne pourrait pas par exemple traduire du Shakespeare en employant un vocabulaire d’ados d’aujourd’hui (ou alors ce n’est plus de la traduction au sens où je l’entends). Il faut respecter le style, le ton du texte original, et cela implique d’employer des structures qui étaient courantes à l’époque où le texte a été écrit, me semble-t-il.
En revanche, je suis contente que certains auteurs et romans soient retraduits – le cas de Moby Dick est un bon exemple – lorsque la traduction imposée jusque-là est truffée d’erreurs et de maladresses. Il n’est pas rare que certains textes aient été “censurés” lors du passage d’une langue à l’autre (censure sous la forme de suppression ou de réécriture de certains passages). Dans de tels cas, une nouvelle traduction est souhaitable voire nécessaire.
Faudra que je retrouve cette préface qui le descend en flêche :)